Artur Zmijevski, exposition au CAC Brétigny
 
 
Artur Zmijevski

Artur Zmijewski, 80064, 2004
Courtesy Foksal Gallery Foundation
 
En resserrant
l'étau de
l'emprise
du corps
sur l'individu,
cette vidéo
problématise
l'articulation
du corps et
de l'esprit

Figure marquante de la Nova Polska en France en 2004, Arthur Zmijewski est un vidéaste radical. Cette teneur d'esprit ne s'exprime pas dans des formes anesthétiques, dans des discours utopiques ou dans des positionnements sociaux révolutionnaires. Elle est perceptible dans les choix qu'il porte sur le réel dont il veut témoigner par ses films, et dans une esthétique sans tabou. Toutefois ses images révèlent une grande attention à leur dimension plastique et à la séduction des regards. Plusieurs de ses pièces s'épanouissent dans des projections en grand format qui affirment leur théâtralité. Artur Zmijevski est sans doute un passionné de l'humain, c'est toujours de lui qu'il s'agit, mais dans des quotidiens, des visages, des vécus et des récits habituellement dissimulés. Il s'approche de ceux que nous connaissons peu et mal, les malades, les mutilés, les mourants, et tous ceux qui n'entrent dans aucune catégorie, si peu pensés. Ce n'est pourtant pas une cour des miracles qui se met en place dans cette œuvre prolixe, mais un regard vers l'ordinaire de l'extraordinaire, et non l'inverse…

L'homme est ainsi le sujet et le motif principal de ces vidéos, avec des personnages qui dans leurs vécus ou fantasmes sortent des schémas. Des réalités si peu aperçues qu'elles étaient oubliées. Des sourds-muets qui chantent dans une chorale d'Eglise, des mutilés qui se montrent dans leur nudité, des personnes âgées dans un hôpital. Et tant d'autres encore. Le centre d'art contemporain de Brétigny a produit deux vidéos et une installation sonore, mais confortablement installé le spectateur pouvait prendre le temps de visionner la quasi totalité des vidéos de Artur Zmijevski, en projection ou sur écran plasma. Des conditions de visibilité fort appréciables, l'occasion de prendre contact avec une œuvre de plein fouet, en appréciant la force de sa globalité. Qui permet également de ne pas se focaliser sur un parti pris, mais de le comprendre dans son articulation aux autres pièces. Je pense particulièrement à "80064", qui a suscité et servi de prétexte à de vives réactions de rejets lors de la rencontre organisée avec Artur Zmijevski le 6 janvier 2005, dont nous allons rendre compte.

Artur Zmijevski

Artur Zmijewski, Rendez-vous, 2004
Courtesy Foksal Gallery Foundation
 
 

Cette vidéo filme un rescapé d'Auschwitz qui a initialement accepté la proposition d'Artur Zmijevski de refaire le tatouage du numéro "80064" qu'il a sur son bras depuis le camp. La première partie de la vidéo laisse le personnage parler de sa déportation, de son numéro, de sa vie depuis où nous ressentons qu'il a souvent été sollicité comme témoin vivant de cette partie d'histoire. Et lorsque le moment du tatouage s'impose, le vieux monsieur se rétracte, dit qu'il a changé d'avis, que répéter l'empreinte modifiera à jamais son tatouage et qu'il ne veut pas de ce changement. Mais Artur Zmijevski insiste, se met dans la position du bourreau et ne lui laisse pas le choix. Il lui impose le tatouage. C'est un moment extrêmement violent, et c'est ce basculement qui provoque le jugement sévère de nombreux spectateurs : de quel droit Artur Zmijevski a-t-il accompli cette violence sur ce personnage qui en avait déjà tant vécu ? la finalité artistique justifie-t-elle tous les moyens ? l'artiste se fixe-t-il des limites à son champ d'intervention ou se laisse-t-il la possibilité de tout faire vivre au nom de sa liberté de création ?

Evidemment ce sont là des questions importantes et difficiles mais je ne crois pas que ce soit la bonne solution que de les adresser à notre tour violemment à l'artiste, en nous posant en juges moralisateurs. Les images de Artur Zmijevski sont violentes, parfois pour ceux qui les font avec lui mais surtout pour les spectateurs qui les vivent. La violence symbolique du tatouage, c'est surtout nous qui la vivons, comme nous vivons difficilement notre position de voyeur face aux corps malades dévoilés dans leurs intimités que Artur Zmijevski ne cesse de filmer, de montrer. Pendant qu'il s'immerge dans les vidéos de Zmijevski, le spectateur se sent mal, ne peut se dissimuler des réactions de rejet qui peuvent aisément se faire passer pour des attitudes de pudeur, bien plus aisément justifiables. Ces vidéos le mettent face-à-face avec des images du corps qui contiennent en elles-mêmes une énorme violence imprimée à l'homme, par ses semblables dans "80064", mais aussi par des maladies et des accidents. Parfois les personnes filmées expriment dans leur rapport à leur corps diminué une souffrance profonde, inaltérable. Mais parfois aussi, elles exposent leurs corps à nos regards dans leurs différences, frontalement, sans dissimulation et dans un fort corps à corps avec eux-mêmes. Dans ce cas, ce sont nos regards qui portent le malaise et la violence, et non les leurs.

Artur Zmijevski questionne dans son œuvre nos rapports au corps, à ses images et aux représentations qu'elles véhiculent. Dans "80064", le corps est socialement devenu une trace vivante d'une histoire, dans "Rendez-vous", il accapare les visibilités et devient le lieu où se focalisent toutes les énergies. Métaphore en creux des gestions de nos propres images.

Dans "Rendez-vous", Artur Zmijevski filme le quotidien et les efforts incroyables de chaque instant que doivent réaliser les personnes atteintes de la maladie de Huntington. "Rendez-vous", suit Wotjek Królikiewicz et Danuta Witkowska. Chacun s'affaire et se prépare pour la journée, petit-déjeuner, brossage de dents, habillage. Artur Zmijevski les filme au plus près de leurs actions et nous met face aux dérèglements des attitudes corporelles provoqués par cette maladie. Chaque geste en déclenche une multitude non contrôlés, le corps est sans cesse agité par des mouvements insensés. Ces deux personnages doivent donc faire preuve d'une très grande concentration pour parvenir à mener à bien chaque action précise. Tous nos gestes matinaux, effectués dans des moments où l'esprit vagabonde encore souvent dans les rêves de la nuit, sucrer son café, se laver les dents, exigent de ces malades qu'ils soient tout entier tendus dans la volonté de les réussir. La narration se met en place, nous plongeant dans l'histoire qui se construit autour de ce rendez-vous, même si la rencontre des deux malades n'est que le prétexte pour un regard à vif sur leur perception et sur leur univers de vie. Ils habitent le monde comme nous tous, mais avec une conscience de leur corps différente, qui essaie de retrouver ses prérogatives à chaque mouvement involontaire. "Rendez-vous" est le portrait d'une lutte incessante pour la vie, pour ces capacités physiques qui s'échappent chaque jour un peu plus.

"Rendez-vous" perturbe les regards en les confrontant à leur précarité physiologique. En resserrant l'étau de l'emprise du corps sur l'individu, cette vidéo problématise l'articulation du corps et de l'esprit. Artur Zmijevski donne une visibilité à des aspects de nos réalités intimes que nous refoulons, celles où nous sommes plus des êtres de chair pris dans un rythme biologique que des intelligences en cheminement. En plusieurs actes, il créé un tableau complexe de ce que des interdits enfouis dans la morale nous dérobent bien souvent. Il n'est ni dans la compassion ni dans le misérabilisme, mais fait là une bel hymne à la vie, sous toutes ses formes, et dans toutes ses violences aussi. Il y est question de corps, mais avant tout de regards sur ces corps. Qu'ils deviennent des musées vivants, des outils de témoignage comme dans "80064", ou qu'ils soient noyés derrière des habits culturels, l'individu s'en isole de plus en plus derrière des images uniformisées. Lorsque les rideaux tombent, que le corps trouve le moyen d'affirmer sa présence indissociable des mouvements de l'esprit, les images de façade se déforment et mettent en crise nos jugements. Les contradictions sont si vives qu'il est plus facile de les refouler, ou de les juger avec une éthique implacable et confortable.

Mathilde Roman
Paris, janvier 2005

Artur Zmijewski

Artur Zmijewski, Rendez-vous, 2004
Courtesy Foksal Gallery Foundation
 

Centre d'art contemporain de Brétigny, espace Jules Verne, rue Henri Douard, 91120 Brétigny sur Orge
jusqu'au 29 janvier 2005.
www.cacbretigny.com

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