Gérard Zingg
RSF, a Moveable Gallery, Paris

"J'aime partir d'une surface déjà imagée, naviguer sur des flots d'images, usées, essoufflées d'avoir trop séduit : des cartes postales, des carreaux de faïences, des couvercles de boîtes précieuses qui ont conservé des trésors de couture, de pharmacie, et autres quincailleries. J'entre comme un cambrioleur dans ces monde qui ne m’appartiennent pas, et dont je n'aime ni les formes ni les couleurs. Ce sein sous le corset, je n'en supporte pas la courbe, mon corps regimbe, je veux retrouver mes lignes. mes rythmes. Braconnier dans la forêt, je m'introduis d'un coup de crayon dans l'image dans l'espoir d'y poser mon piège. Alors un déménagement s'organise. J'envoie par-dessus bord les napperons, gracieuses pin-up, antique piano, galoches de breton et verts palmiers…
Mais iI reste encore un beau petit bordel : une bosse de chameau, un parapluie de béguinage, ou encore un bout de mollet et son pieds. Pas question de tout jeter. Tiens une gondole si anecdotique que je n'aurais jamais pensé qu'elle fasse partie de mon arsenal. Je garde aussi cette crosse de fusil spahi, ça deviendra le museau d'un loup, et cette rose un con de femme. Je me fraye un passage, somnambule, à travers ces reliques devenues contraintes sans carte de route, sans boussole.
Mes histoires naissent dans cet écart et nous mènent dans des fables où les humains s'animalisent et où les animaux s'humanisent dans un Eden primitif où le sexe est innocent et cruel. Mon travail s'arrête au moment où surgit ma surprise, au moment où j'ai enfin ramené l'homme adulte dans sa sauvagerie d'enfant."

Gérard Zingg


Biographie (1942-2021), scénariste, réalisateur, auteur et artiste éclectique, il commence sa carrière au cinéma en tant que scénariste, assistant réalisateur (notamment sur le film "Les Valseuses" de Blier). Il réalise son 1er film « La nuit tous les chats sont gris », en avec Gerard Depardieu, Robert Stephens et Laura Betti, en 1977. Honoré par la critique et le public, il réalise 10 ans plus tard son 2ème long métrage "Ada dans la jungle" avec Richard Borhinger, Bernard Blier, Philippe Léotard et Victoria Abril (1988). Il suspend pendant une quinzaine d'années son travail de cinéaste pour s'orienter vers un autre art : la peinture. Des expositions en France et à l'étranger suivront, ainsi que deux livres de dessins. Gérard Zingg a réalisé "Yéti", en 2014, mêlant images réelles et d'animations. Le tournage d'Alfred et Marie, scénario écrit avec son ami Georges Perec, n’aboutira pas. (Loup où es-tu, Ed. Dumerchez, 1999.Poèmes pour la conquête d'un vertige, avec Élie Delamare-Deboutteville, éditions Dumerchez, 2004)


Présentée par Patrick Amine. Co-commissaire : Marc Guilbert.
RSF, a Moveable Gallery, 9 rue Française -75002 PARIS
Du mardi au vendredi de 14H-18H30. Samedi 14H-18H - rsfgallery@gmail.com



La peinture de Gérard Zingg


Aujourd’hui, Zingg nous manque — sa réserve enjouée, une certaine pudeur jusqu’en ses éclats, jalonnent nos souvenirs de sa personne aimée, autant que son œuvre de peintre et de cinéaste.

Les pièces de Zingg que nous présentons ici ressortissent à des trajectoires de désirs foudroyés, de touches facétieusement érotisées, au carrefour de la poésie de l’enfance et de la cruauté dévoilée. Zingg procède en projection de coupes à la façon du montage d’un film ; et ses pièces se suivent en un ensemble poly-phonique, une même association de plans de couleurs vives. Ses personnages qui s’attirent, se mêlent et se déchirent donnent à sa musique plastique un air de mosaïque contrapuntique, car quel que soit le support de ses œuvres, y entrent à la façon de fugues montées et démontées un ballet animé de corps — qu’on les désire ou qu’on les craigne.

Au-delà des dogmes ou des servitudes de l’art, Zingg jette son trait et ses couleurs sans esquisses ni brouillons, droit devant, à la bascule des lignes, à la recherche de l’accidentel, de l’imprévisible — l’émotion naissant d’un récit aléatoire mêlé d’ironie et de transgressions.
Regardons bien les personnages de Zingg : ils semblent ne s’arrêter jamais de créer leurs avatars ; plus qu’anthropomorphes, ils sont parfois xénogenrés : s’ils sont humains, ils sont tout autant autres — un peu animal, un peu végétal, toujours théâtralisés, hybrides, comme disaient dans les années 70 Deleuze et Guattari. L’œuvre de Zingg se vit comme une vie à plusieurs — toujours au-delà du Bien et du Mal, au-delà de la Vérité ou même de la Raison.

Alors, qu’est cette espèce de musée de l’enfance qui semble n’appartenir qu’à lui et qu’il trimballe partout ? Il disait souvent : « Tu sais, ce que je fais, c’est toujours des choses très simples », mais sans jamais révéler combien ces petites choses toutes simples étaient dangereuses. Dangereuses ? C’est que les émerveillements de Zingg coïncident souvent avec des émotions sombres, son paradis est sans cesse perdu et il faut qu’à toute force il le retrouve, parce qu’aussi dur puisse-t-il être, le réel menace toujours de foutre le camp ou pire de retaper dans la gueule — comme ce jour de la fin de la Guerre de 1940, du côté de Montbéliard, dans ce foutu train près de la frontière suisse ; était-ce l’hiver 44, y avait-il de la neige ? Zingg avait deux ans, sa grande sœur, quatre ans peut-être, ils avaient été posés tout seuls dans ce train par leurs parents, pour fuir la guerre — était-ce après Badevel vers Delle, ou plus au nord sur un af-fluent du Doubs ? C’est bien plus tard qu’ils furent réceptionnés par la Croix-Rouge helvète. Gérard Zingg racontait cet épisode à la façon d’un conte — le Petit Chaperon rouge version Grimm, car chez Perrault ça finit fort mal. Version allemande, donc. Une ruse pour dire qu’en 1944 entre Montbéliard et la Suisse, des choses incompréhensibles se sont passées qui l’ont enfermé dans sa peau d’enfant.

On avancera donc que les pièces de Zingg sont une poétique de l’enfouissement révélé. Ses couvercles repeints ressurgissent littéralement de leurs boites enfantines, et Zingg peintre, fait de ses paysages idéalisés des écrans protecteurs, lui qui, dit-il « laisse venir le hasard », lui qui « attend la surprise ou l’accident » comme à la découverte d’un désir dont l’empreinte — il le sait bien — est toujours intraçable.

On ne peut isoler les métamorphoses de la création artistique de Zingg les unes des autres. Elles sont un tout d’émotions et peu en importe les formes, que ce soit celles du cinéma ou celles de la peinture, ce sont toujours des rituels ob-servés chez les hommes, les chats, les loups ou les alligators, en haut des arbres ou aux bords des forêts, avec des masques d’oiseaux ou des bouilles d’enfants, car faire l’ange c’est aussi faire la bête, c’est-à-dire son autoportrait, puisque peindre le monde c’est se peindre soi-même : Ogni dipintore dipinge sè.

On ne se débarrasse pas de ses mystères, pas plus qu’on peut séparer le corps de la pensée. En peinture, le désir nous regarde le regarder, mais sans jamais répondre lui-même aux questions qu’il nous pose — et cependant, on n’ouvre pas les yeux sur les images de Gérard Zingg, on les rouvre. Le soudain de telle ou telle attitude nous fait signe, et nous nous reconnaissons sans explications plausibles dans ces plaies vives, ces torsions de corps, ces zigzags, ces sexes rougis et ces yeux éberlués.

On a beau savoir que le blason de Zingg est le cinéma, il est frappant de res-sentir que ses images peintes, tout à coup vont s’animer. C’est qu’il a l’art de superposer les plans, de briser les lignes sur lesquelles il répartit ses person-nages, le tout sans point de fuite, sans profondeur voulue, construisant des arbo-rescences d’architectures et d’êtres qui semblent surgir abruptement et qu’il plaque sur les chromos de ses boites de fer blanc, créant des parallèles subtils de lignes et de couleurs avec les stéréotypes industriels du passé. S’approchant et s’éloignant de ce monde à l’envers dont il ne cesse de culbuter les formes — jamais dans le sens commun — ce que Gérard Zingg offre à nos regards c’est aussi le plaisir et l’amour de sa si singulière façon d’être et de faire.
 
Marc Guilbert
Paris, mars 2025
 

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