Degas et le Nu
Edgar Degas
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Edgar Degas

Edgar Degas, Femme s'essuyant les cheveux, 1900-1905 Pastel et traits de fusain sur papier calque, Lausanne,
musée cantonal des Beaux-Arts. Legs Henri-Auguste Widmer, 1939
© Photo : J.-C Ducret, musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Cette exposition vit ses derniers jours au Musée d'Orsay, mais on en parlera encore longtemps. Elle laissera le souvenir de l'une des plus belles de la saison culturelle de Paris, pour la qualité des œuvres présentées et la cohérence de sa thématique.

"Tant que je serai en vie je ne cesserai de rendre hommage à cette merveille de la nature, le corps de la femme", cette phrase d'un autre peintre (Kisling) aurait bien pu avoir été dite par Degas. Mais il était avare de confidences. Le nu féminin l'a accompagné tout au long de sa carrière, depuis ses débuts académique jusqu'à la sublime liberté des pastels de sa maturité. L'artiste cherche inlassablement à capter l'attitude d'un instant, à saisir la naissance du geste révélateur d'un caractère.

Une peinture de Degas était absente de l'exposition, puisqu'elle ne présente pas de corps nu, mais elle aurait pu lui servir de prélude : Mlle Lala au cirque Fernando (National Gallery de Londres ; Elle a été présentée à Paris dans l'exposition La Grande parade, Portrait de l'artiste en clown. Grand Palais, 2004). La belle acrobate est suspendue sous la coupole, vue en contre-plongée, à l'instant crucial d'un numéro d'une folle audace. La posture des jambes, des bras et des mains, comme immobilisés par la concentration sur le mouvement à venir, font frémir aussi bien le regardeur du tableau que le public voyeur du cirque. Ce corps de femme a été modelé par la féroce discipline du cirque qui précède le pur plaisir des sens. Il est livré au regard du peintre, d'une impitoyable gourmandise. Celui-ci est avide d'en surprendre l'intimité dans des postures peu ordinaires, saisies sous des angles insolites.

Artiste confirmé, vers la trentaine, Degas se veut peintre d'histoire dans ce «grand genre» alors en vogue. Sa Scène de guerre au Moyen Âge présente de belles éplorées et de belles blessées, attaquées par des guerriers fuyards, au cours d'une bataille inconnue des manuels. L'attention du spectateur est accaparée par les jeunes femmes nues, repliées sur elles-mêmes, tordues de douleur ou couchées dans l'herbe. Ni blessures, ni plaies visibles. Une étrange bacchanale de corps dans un paysage romantique, agrémenté de quelques figurants militaires, dont le rôle semble se borner à donner un titre au tableau.

Les scènes de maison close sont traitées par le dessin et par de nombreux monotypes, riches en clair-obscurs contrastés, en contre-jours et subtiles gradations de gris. Elles semblent illustrer des comédies boulevardières, loin de l'âpreté qui sera celle d'un Pascin. L'esprit semble plus proche de ces peintures hollandaises qui montrent un fringant cavalier glisser une pièce de monnaie dans la main de l'entremetteuse qui lui présente une jeune femme au visage caché sous sa coiffe. Rien de cynique ou de satirique chez Degas. Plutôt une ironie désabusée et une certaine compassion pour les pensionnaires de ces institutions.

Quelle est la couleur de la chair féminine ? Question qui a été celle de tous les peintres attachés au nu, de Botticelli à Géricault, Renoir, Matisse et tant d'autres. Degas donne sa réponse dans les éblouissants pastels de sa période impressionniste. La chair de la femme est porteuse de toutes les couleurs de la nature. Ces corps qui se déshabillent ou s'épongent dans l'atmosphère humide d'une salle de bain absorbent toute les splendeurs de l'arc-en-ciel. Les couches superposées de pastel donnent à voir la richesse infinie des couleurs absorbées et renvoyées par la peau veloutée des baigneuses. À mesure que l'artiste affirme cette nouvelle vision il donne à la couleur la prépondérance sur la forme. Les corps se déforment. Des dissymétries calculées donnent la préférence à une épaule au grossissement exagéré, au premier plan d'une cuisse posée sur l'autre, afin de faire ressortir un reflet azuréen, ou la douceur d'une ombre chaleureuse, ou encore l'arabesque flambloyante d'un dos. Ces "perspectives dépravées" (pour reprendre le titre de Jurgis Baltrusaitis), ces attitudes de gymnastique impossible, comme saisies au vol, renvoient à la belle voltigeuse du cirque Fernando, qui aurait pu aussi inspirer Baudelaire.
D'un air vague et rêveur elle essayait des poses,
Et la candeur unie à la lubricité
Donnait un charme neuf à ses métamorphoses.
 
Michel Ellenberger
Paris, juin 2012
 
 
Musée d'Orsay, 62, rue de Lille, 75007 Paris
www.musee-orsay.fr

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